Carnaval

Par Théo

Il y’a d’abord Superman, revisité en travesti. Première image. Puis un pirate qui
tient par la main une policière. On avance et voit le reste. Une sorcière trinque
avec un sultan. Au milieu de la rue, une secte toute de blanc vêtue, étendards aux
vents, initie des mouvements synchronisés. Là-bas, un indien danse avec des
marins. Derrière, un égyptien embrasse un magicien. On continue et on découvre
une foule compacte par endroits, parsemée à d’autres. Un ensemble foutraque,
bariolé, exhubérant. On se fait bousculer par un tahitien, par une guirlande
lumineuse, une fleur géante. On achète une bière à une bouée, on parle à un chat
ou un lapin. On remarque les strings brillants, les seins étoilés, les torses
ondulants. Les corps, partout, sont à la fois travestis et dévoilés. L’euphorie nue
dévale les rues jusqu’au grondement des percussions. Rio s’émoustille comme un
anniversaire d’enfants.
Un grand classique que l’on croise à tous les coins de rue, ce sont les hommes
déguisés en femmes. À tendance gay pour certains, mais au moins la moitié
semblent être hétéros selon leur comportement de séduction et un sondage IFOP
réalisé sur le vif. Le changement de sexe dans ce grand jeu de transgression, dans
ce ballet de masques et d’identités provisoires, apparait comme une provocation
appréciée, une manière ultime de ne pas se prendre au sérieux – quoi de plus
sérieux que son identité sexuelle ? Mais ce qui m’a frappé, c’est l’absence de
femmes déguisées en hommes. Cela doit exister, forcément, mais je n’en ai vu
aucune – ou j’étais trop bourré pour le remarquer, ou trop occupé à regarder les
femmes déguisées en femmes. Le dominant pourrait-il donc à loisir se grimer
comme le dominé sans que le dominé puisse lui rendre l’appareil ? Une forme de
transgression ultime ? Alors que le carnaval est justement et historiquement le
moment de tous les renversements, des faibles qui peuvent se moquer des forts,
cela m’interroge. D’autant que la dimension politique y est omniprésente, qu’il
y’a une profusion de messages de gauche, de résistance, d’accroches féministes,
artistiques etc… - même si ces moments permissifs sont des soupapes pour
garder le contrôle. Peut-être, plus simplement, que dans ce contexte de séduction
intense (“il vaut mieux être célibataire à la Saint-Valentin qu’en couple pendant
le carnaval”, selon le dicton), les femmes pensent pouvoir moins mettre en
valeur leurs atouts en se déguisant en hommes que les hommes déguisés en
femmes pour qui la parure consiste essentiellement à porter une jupe et une
perruque. Dans cette hypothèse, le déguisement en femme peut presque devenir
le moyen de renforcer sa masculinité en exhibant un corps musclé, tandis qu’à
l’inverse, un déguisement masculin pour une femme serait recouvrement.
Le déguisement, en tout cas, est la condition sine qua non de la fête. Il faut un
masque, a minima des paillettes, comme une poudre magique qui vous fait
passer du badaud à un acteur à part entière. Dans la rue, on ne peut pas être
spectateur, la rue est la scène de ce spectacle géant et il n’y a pas de public, tout
le monde joue. Même les marchands de bière jouent aux marchands de bière de
carnaval et se déplacent avec les blocos, les dépassent, les attendent ou les
suivent à la traine. Ils sont autant pénibles lorsqu’ils fendent la foule qu’utiles
lorsque l’on a soif. Le déguisement est le pré-requis dans cette parenthèse, il
change le statut des corps, leur permet la proximité tout en sueur qui n’a lieu
qu’ici. Le carnaval, la fête, c’est le contact des corps morcelés. Des bras, des
cheveux, des jambes, des seins, des mains, un regard, des fesses, des visages : des

fragments qui surgissent et disparaissent aussitôt dans un scintillement de
paillettes. La scène d’ouverture de La Grande Belezza est pour moi un des
meilleurs exemples de fête retranscrite au cinéma car c’est ce qu’elle réussit à
montrer, les apparitions, les flashs, le mouvement et les corps éclatés. C’est le
bouillonnement, l’ivresse et l’euphorie, là où tout se mélange, se succède, se
confond dans un même tourbillon. C’est ça le carnaval, ou du moins ce que j’en ai
aimé : un formidable tourbillon. Tous ces gens qui font la fête au même moment,
au même endroit, qui sont ensemble dans une énergie commune, dans un oubli
collectif au présent pour conjuguer leurs excès de vitalité. C’est une transe qui
semble ne finir jamais, et que jamais nous n’oublierons.

Tous les sentiers seront battus

Par Théo

Le touriste est l’homme de tous les paradoxes. Il veut être dépaysé sans
abandonner son confort. Il voyage pour jouir du spectacle de la différence mais
n’aime pas qu’on le remarque. Il se rend dans des pays pauvres mais déplore
qu’on l’identifie comme un être humain à fort pouvoir d’achat. Il applique un
filtre authentique / non-authentique d’après ce qu’il se figure à l’avance, quitte à
jubiler devant une fiction qui ne correspond plus à rien. Souvent, il veut être le
seul touriste, dans un lieu vierge, mais il recherche par dessus tout une forme de
sécurité. Il exige les délices du monde moderne sur le continent du monde perdu.
Le désert sans l’isolement. Tout ça me semble naturel.
Le Guide du Routard a même fait de cette quête aux îlots “hors des sentiers
battus” sa promesse. Je trouve ce positionnement assez intenable. Il répertorie
des lieux à l’abri du tourisme de masse mais qui, ainsi recensés, deviennent
immédiatement exposés au tourisme de masse auquel il prétend échapper. Une
sorte de contre-performativité. Ce serait exactement comme vendre au
supermarché des séjours “Retraite solitaire dans les bois” dans la même forêt
pour tous. Je me demande ce qu’en pense la rédaction du Guide du Routard, mais
je suis sûr que c’est à chaque fois un crève-coeur pour eux que de jeter en pâture
aux touristes un lieu encore vierge. Surtout que les français sont
particulièrement friands de ces lieux “hors des sentiers battus”. Une espagnole
rencontrée à Recife se foutaient de notre gueule en disant que les français ne
savent voyager qu’avec un Guide du Routard à la main. Elle n’a pas totalement
tort.
Booba, un français rencontré également à Recife puis croisé à nouveau sur le
bateau de Belem à Manaus et qui connait bien le Brésil, nous racontait les
scrupules qu’il avait à partager avec d’autres voyageurs les lieux qu’il avait
découvert, encore préservés de l’invasion d’autres touristes. On a tous
conscience de la position ambivalente du voyageur : en étant à un endroit
préservé, même le premier – ce qui est quand même rare - on ouvre la voie ou on
perpétue la déliquescence du lieu, ce pourquoi on l’aime. Je ne suis pas retourné
sur de tels lieux que j’aurais pu visiter il y’a des années, mais Booba a par
exemple visité Jericoacoara (Nordeste, Brésil) il y’a une vingtaine d’années et
n’en revenait pas lorsqu’on lui a dit qu’aujourd’hui l’endroit n’avait plus rien du
village de pêcheur qu’il avait connu, mais était entièrement dévolu au tourisme.
Ce qui est d’ailleurs intéressant avec l’exemple de Jeri, c’est que le lieu est resté
difficile d’accès car il n’y a pas de route qui mène au “village” : il faut prendre une
jeep sur la plage pour y accéder. Le lieu est donc toujours reculé
géographiquement, mais cela ne l’a pas empêché de subir les assauts d’un
tourisme intensif, l’accessibilité ayant été solutionné de manière assez radicale
par les promoteurs touristiques qui n’ont pas attendu la route. L’autoroute
informel de 4x4 sur la plage qui permet d’arriver à Jeri peut effectivement
surprendre quand on sait qu’on est dans une réserve naturelle.
Peut-être qu’un lieu difficile d’accès devrait le rester, et qu’il ne faudrait jamais
se passer de ce discriminant utile : il faut pouvoir le mériter, ainsi tout le monde
ne peut pas voyager. On pointe alors le problème du tourisme de masse qui
réside dans sa définition même : faire accéder tout le monde à un endroit digne
d’intérêt. Les vieux, les gros, les pauvres, les flemmards, les bourrins. Mais

comment refuser à d’autres le privilège dont on jouit ? Difficile de le déplorer, à
moins de passer pour un élitiste touristique, ce que je suis peut-être.
Et je n’ai même pas abordé la question des centaines de millions de chinois qui
bientôt, déjà, commencent à voyager partout, ce qui va vite aggraver le problème.
Mais là, je passerais en plus pour un raciste, ce que je ne suis pas encore tout à
fait.

Dans la nature, la beauté et le spectaculaire

Par Théo

Le soleil a déjà disparu derrière les bandes sombres modelées par un ciseau
malhabile. Le soleil a déjà disparu et il fait de plus en plus froid, mais on sait tous
que c’est maintenant que ça devient intéressant. Les couleurs qui apparaissaient
progressivement commencent à s’intensifier, comme si l’on augmentait
délicatement la pigmentation des teintes de ce nuancier illimité. Il y’a du rouge,
du orange, du rose, du bleu, accueillis, synthétisés dans les trainées de nuages
qui s’enveloppent autour des pics et des volumes rocheux. À vrai dire on
commence à avoir du mal à différencier les couleurs qui se mélangent partout.
Elles sont franches maintenant, denses, mais leurs noms nous échappent et tout
s’entremêle dans des sensations générales plus que dans une appréciation claire.
C’est un sentiment d’ensemble reconstitué, après que nos yeux ont balayé sans
savoir où regarder l’ensemble du paysage, affamés, subjugués, impuissants. On a
l’impression de les connaitre ces couleurs, de les avoir vues cent fois après un
soleil couché, mais là c’est différent. On ne sait pas pourquoi, on est encore plus
touché, ce doit être plus beau, c’est sûr que c’est plus beau, qu’on n’a jamais vu
ça. Alors quelqu’un dit : “C’est magique, c’est spectaculaire”. Le moment nous
porte dans une forme de contemplation merveilleuse, c’est vrai, mais est-ce que
ça l’est vraiment, “spectaculaire” ?


Ce coucher de soleil, dans les montagnes du Mont Simien en Ethiopie, était sans
doute le plus beau que j’ai vu. J’y ai vraiment éprouvé une certaine idée de la
beauté dans la nature. Peut-être était-ce dû à ces couleurs qui objectivement
étaient flamboyantes comme rarement, ou à la vue subjuguante de ces
montagnes à l’horizon, ou encore à la satisfaction de l’effort qui nous a permis d’y
arriver après un trek intense. Le fait de savoir que c’était dans ce paysage, sous
une lumière peut-être semblable, que l’Homme s’était lentement éveillé – la
région est considérée comme étant l’un des berceaux de l’humanité – a
éventuellement joué.
Devant l’évidence de la beauté de ce paysage à couper le souffle, il y’a comme un
débordement des sens, une manière d’être grisé qui nous donne envie de dire
que “c’est spectaculaire”. Les guides de voyage sont souvent prompts à qualifier
la nature de spectaculaire. Il faut cependant, il me semble, s’efforcer de
différencier la beauté du spectaculaire et ne pas utiliser ce terme pour remplacer
l’autre. Le spectaculaire serait quelque chose donné, automatique, alors que la
beauté devrait être surgissement. Le spectaculaire, comme objet de
consommation, est épuisement lorsque la beauté est cheminement. Dans le mot
spectaculaire, il y’a l’unicité postulée de la réception, au contraire de la beauté
qui se veut être la résonance de la particularité d’un objet ou d’un sujet dans une
autre singularité.
Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un guide – prescripteur de voyage – parle de
spectaculaire, en ce qu’il tend à décréter ce qui peut être beau, digne de susciter
l’émerveillement pour nous y diriger. Le mot spectaculaire pour un paysage est
presque un argument de vente : s’il est annoncé comme spectaculaire, alors ce
paysage ne peut pas ne pas être trouvé beau. Lorsque le terme est énoncé ainsi
par un guide, il s’agit presque de renier l’individualité du voyageur, et son droit,
pourquoi pas, à ne pas trouver le paysage en question à son goût.

Ceci étant dit, entre la beauté et le spectaculaire il n’y a pas grand chose d’autre
que cette nuance, même si elle a toute son importance.
Il faudrait plutôt dire que le caractère spectaculaire ne réside pas dans l’objet,
mais dans le mode d’accès. En safari, la rencontre avec un éléphant au hasard
d’une piste, seul au milieu de l’immensité de la savane, c’est beau. L’application
collaborative du parc qui à tout le monde de se communiquer la localisation d’un
animal donne à la rencontre un caractère spectaculaire mais l’éloigne de la
beauté de la surprise. Dans le tourisme comme ailleurs, entre le frisson de la
beauté et la satisfaction certaine du spectaculaire, il n’y a parfois que le
téléchargement d’une application.

Les révélations de Lalibela

Par Théo

Je n’ai jamais cru en dieu, mais j’ai toujours apprécié les églises. 

J’ai toujours admiré leur grandeur solennelle, crains de troubler leur silence.
Il n’y a pas à dire : dans la mise en scène grandiloquente, le cérémoniel, on ne fait pas mieux. Elles sont les lieux expérientiels d’un dispositif 360, qu’en tant que communicant j’avais toujours admiré. Car il est bien question de ça, d’un immense dispositif publicitaire qui a réussi à aller le plus loin possible dans une entreprise d’influence des comportements. Le déploiement est brillamment pensé dans une globalité, l’exécution est puissante, bref la brand experience est une réussite. Les églises en sont le point de contact principal et le plus abouti.

 

Je n’ai jamais cru en dieu, mais j’ai toujours apprécié les églises, jusqu’à Lalibela, où celles-ci ont – presque - failli me faire basculer.

A Lalibela, c’est comme si tout ce qu’il y’avait autour de la religion, l’enveloppe, les textes, les mythes, les dorures, les chants, avaient été dépouillés pour ne laisser subsister que l’essentiel. Comme si l’on pouvait accéder directement à la promesse ultime, une forme de foi dans ce qu’elle a de plus simple, de plus pur, de plus immédiat, à la possibilité d’une connexion directe entre un projet de transcendance et une subjectivité humaine qui pourrait presque toucher le plus mécréant - que je suis.

A Lalibela, il y’a de la pierre brute, car c’est le minimum pour bâtir sur terre le royaume de dieu. Il y’a des prêtres silencieux qui se fondent dans la pierre, leur front posé contre le sol pendant des heures, tentant de ne faire qu’un avec l’ensemble et d’y oublier leur corps. Il y’a une certaine idée du sacré, déposée à la fois de la manière la plus brute et la plus subtile possible : des formes, des volumes, des murs qui abritent l’obscurité et en contrepoint, la lumière du soleil qui perce par certaines ouvertures savamment dispensées. A Lalibela, il m’a semblé découvrir une création humaine qui réussissait à trouver parfaitement l’équilibre entre l’homme et la nature. Les églises sont creusées dans le sol, c’est-à-dire que contrairement à la plupart de ce qui est construit de monumental, l’homme n’a pas érigé mais a enlevé. Il n’a pas dressé sur, mais il a soustrait. Comme preuve d’humilité, il n’a pas cherché à aller le plus haut possible afin de rejoindre le ciel. Il a voulu se faire discret, se fondre dans la nature, sous la nature. Ainsi, les églises ne sont souvent pas visibles lorsque l’on s’éloigne de quelques mètres. Exceptionnellement, l’homme n’a pas recouvert la nature de sa technique et de son orgueil, il a ouvert, comme si ces constructions n’étaient pas le fait d’une entreprise de (dé)monstration mais de dévoilement voire, à juste titre, de révélation : ces lieux sacrés étaient déjà là, dans la nature, et il suffisait de les découvrir. 

A Lalibela, on peut donc observer le contraire de nos églises occidentales qui sont des édifices de séduction grandiloquente et cherchent donc par là à être visibles de loin, à être magistrales, imposantes, sophistiquées. Si nos églises sont bavardes, parfois magnifiquement bavardes lorsqu’elles accouchent des chefs-d’oeuvres de Michel-Ange, les églises de Lalibela sont puissamment laconiques. Et dans le domaine de la religion encore plus qu’ailleurs, la simplicité est souvent le meilleur chemin pour toucher le coeur des hommes.

La désolation du Masaï ivre

Par Théo

Sur un groupe Facebook dédié aux voyageurs en Tanzanie, la question d’une fille m’avait fait rire autant qu’elle m’avait affligé. Elle demandait à la communauté s’il y’avait un village Massaï à Zanzibar. Le territoire des Massaïs s’étend du sud du Kenya au nord de la Tanzanie, pour simplifier, mais aucunement sur la côte, encore moins à Zanzibar.

À la réflexion, si l’on se fie aux manoeuvres touristiques et leurs conséquences, la question n’était pas si stupide, aussi triste soit-elle. Il est vrai que l’on trouve bon nombre de Massaïs loin de leurs terres d’origine, notamment dans les régions touristiques. Nécessité économique oblige, ils ont compris l’intérêt des touristes qui voient dans leur folklore la représentation de l’Afrique traditionnelle qu’ils sont venus chercher. Ils représentent ainsi une attraction touristique prisée, et la plupart des agences de safari proposent des formules couplées “Observation des animaux” – “Immersion dans un village Masaï”, dans une association qui me fait sourire. On nous l’a proposé avec Raphaël, le dernier jour du safari, et on a évidemment refusé. Une allemande qui ne se départait pas d’un sourire béat et d’exclamations enthousiastes sur le sujet ne comprenait pas trop quand je lui ai dit que les safaris humains ce n’était pas trop notre truc. Touristiquement parlant, ce ne serait donc pas une aberration que de recréer un village Masaï à Zanzibar, afin que les visiteurs puissent consommer de la plage et des traditions tribales dans une même semaine sans avoir à trop se déplacer. D’un point de vue business on pourrait même penser que ce serait une opération plutôt avisée.

Enfin, cette anecdote amorce le récit de la rencontre qui suit.

Un soir, à Zanzibar, alors que nous cherchions dans le village l’un des endroits animés de la plage, nous tombons sur un Masaï dans un bar désert, qui nous propose de nous y emmener. Il est passablement ivre ainsi que le qualifierait un reportage M6 en voix-off, marche en titubant, et veut aller dans la boite locale. On a un pincement au coeur en le suivant et Raphaël résume bien la situation en disant : “ça fait mal de voir ce mec qui est juste pas à sa place”. En y réfléchissant, c’est vraiment le coeur de la question, de ce qui est triste, de ce constat de barbarie, le fait de voir des gens qui ne sont pas à leur place. Le tourisme est déplacement, mais le tourisme déplace aussi sur place, inévitablement. On peut ainsi déplorer comme le Guide du Routard que les populations des villages tanzaniens aient troqué aujourd’hui leurs habits traditionnels contre des maillots de foot anglais. Le touriste que nous sommes n’est pas mécontent d’avoir ainsi un référentiel partagé et une base de discussion avec des populations avec lesquelles nous n’avons rien en commun. Toujours est-il que le tourisme et la mondialisation amènent et emportent, les peuples et les traditions. Le glissement est parfois lent mais lorsque l’on assiste à certaines de ses manifestations comme ce soir à Zanzibar, on ne peut que s’en désoler. Le tourisme, quel qu’il soit, c’est toujours le début de la barbarie.

Vive le football libre !

Par Théo

Il faut avoir joué au foot sur une plage de Zanzibar, comme sur probablement bon nombre de plages africaines, pour faire l’expérience d’un football libre, autrement plus libre que celui promu dans une ancienne campagne de pub Nike.

 

Au commencement était la passe, comme l’acte essentiel sinon originel du foot.

C’est la fin de l’après-midi, les quelques baigneurs quittent la plage, les villageois affluent, qui pour jouer au foot, qui pour se baigner, se poser ou faire quelques acrobaties. On s’approche et on échange quelques ballons avec des jeunes, en s’intégrant naturellement dans leurs échanges de passes. Parfois, comme pour amorcer la confrontation : un toro (une personne au milieu du cercle de joueurs essaye de prendre la balle aux autres qui se font des passes). Ce sont nos préliminaires. Dès que le nombre de joueurs est suffisant, sans rien dire, l’un d’eux plante deux bout de bois d’un côté, deux bout de bois quelques mètres plus loin. Les cages sont ainsi dressées, le seul signe visible désignant un match est alors posé. On se sépare rapidement en deux équipes, le match commence.

La première chose marquante est que la balle ne sort jamais puisque le terrain est illimité. C’est-à-dire que l’on peut continuer à jouer à 15 mètres derrière les buts et s’y disputer le ballon comme si l’on était au centre du terrain. Le terrain de jeu n’a pas de limites, le terrain de foot est la plage. En revanche, l’espace de jeu est évolutif selon la marée : le “terrain” s’agrandissant à mesure que la mer se retire. J’ai trouvé belle cette image, celle de ce sport autant monétarisé, aux enjeux d’une telle ampleur partout dans le monde, encore soumis, ici, au rythme de la nature. Lorsque la marée est au plus haut, le football ne peut advenir. 

 

Dès qu’un nouveau joueur arrive – souvent - il se greffe à une équipe sans que l’on prenne le temps de s’assurer que tout le monde sache bien avec qui il est. Lorsque l’on est trop nombreux, ce qui arrive rapidement, quelqu’un éloigne juste les deux bouts de bois d’un côté pour agrandir l’espace principal de jeu, alors que celui-ci, le jeu, ne s’arrête pas pendant l’opération.

Ici, l’essentiel c’est le mouvement. Il faut que le ballon vive en permanence. Il n’y a pas d’arrêts de jeu, pas de sorties puisque pas de limites de terrain, pas de temps mort pour l’entrée d’un joueur, pas de fautes. Le jeu ne s’arrête jamais, à deux exceptions près : lorsqu’il y’a un but, pour que l’autre équipe engage, et lorsqu’il y’a une main. On pourrait dire que le football est ainsi rappelé à son expression la plus minimaliste : un jeu que l’on joue avec les pieds et où il faut marquer des buts à son adversaire. 

 

En France, même le foot informel, le foot de rue, procède la plupart du temps de règles plus ou moins implicites : 

  • le nombre de joueurs dans chaque équipe doit être équivalent : ici on essaye de rétablir la balance lorsque c’est trop déséquilibré mais l’on n’en fait pas grand cas.

  • le terrain est délimité, et il y’a donc des arrêts de jeu (touches, corners, sorties de buts) : comme décrit précédemment pour la plage, de terrain il n’y a point.

  • les joueurs ont plus ou moins une place sur le terrain, il y’a au moins un gardien même si sa désignation est parfois soumises aux lois de la rue injustes de bon sens  (le plus gros, le moins bon) : ici pas de gardien attitré (les buts en bouts de bois sont petits) et aucune place sur le terrain, chacun fait ce qu’il veut, on ne se donne aucun poste, ce qui accouche souvent d'un jeu très désordonné. 

  • l’enjeu est souvent défini à l’avance - match en 3 buts avec le vainqueur qui reste par exemple : ici le score compte peu et on connait à peine le vainqueur même si les buts, rares, sont dignement célébrés. 

 

Si en France, on joue pour gagner, la victoire étant la plupart du temps le principe de mouvement, ici on joue pour jouer, le principe de mouvement est le mouvement, le fait de jouer est la finalité. Émancipé de la pesanteur des règles, le ballon ne s’arrête jamais, disputé sans cesse par cette fourmillante assemblée de pieds dans le sable, dans l’écume, noirs, blancs, nus. Le ballon doit toujours bouger mais les joueurs peuvent s’arrêter, à tout moment, sans que personne ne le remarque et ne dise rien, comme si l’individu avait peu d’importance et devait s’effacer au profit du mouvement,  du jeu ininterrompu qui lui seul est important. On serait tenté de faire de cette observation de l’individu qui s’efface au profit du mouvement une dynamique générale à l’Afrique – du moins ce que j’en ai vu. En tout cas, au coeur de cette fanfare grouillante et incessante, c’est le football qui respire. Un football qui ne connaitra jamais une lumière autre que celle du soleil plongeant derrière la mer qui se retire. Celle qui l’autorise et qui déclame  : “Vive le football libre !”

La leçon du pire à venir

Par Théo

Nous ne sommes jamais satisfaits. C’est un fait, et c’est normal, c’est ce qui nous permet de nous perfectionner, d’approfondir, grandir, s’élever. En un mot l’idée de progrès à l’échelle de l’humanité est étroitement liée à un état d’insatisfaction quasi-permanent.

Il ne s’agit pas de questionner ici cette nécessité mais de la mettre en perspective avec ce que l’on en apprend en voyage.  Dans l’expérience immédiate, matérielle, la satisfaction se donne rarement au voyageur, du moins au voyageur de catégorie inférieure dont on fait partie, celle de la remorque et des cafards, du moins cher et de la longue durée. La satisfaction physique, fille du confort et des besoins toujours assouvis ou du moins possiblement remédiés, a un prix, celui du luxe et du petit personnel. Lorsque l’on décide de voyager dans des conditions précaires, il faut accepter l’inconfort, car il fait partie et du contrat et de ses conséquences. Alors, dans le premier bus, on commence à être un peu contrarié car on a peu de places pour les jambes. Et le trajet dure 7h. On est certes à côté de son camarade, on a trouvé notre place sans problème, la route n’est pas trop mauvaise et la température acceptable. Mais vraiment, les jambes…, et on se dit que l’on est de bonne volonté d’accepter cet inconfort. 

Dans le deuxième bus, on a les places tout au fond, les jambes n’ont pas plus de place, et étant dans cette rangée à plusieurs places, rangée fourre-tout, on se retrouve à sept pour cinq places, et en plus des jambes, ce sont les épaules qui commencent à être compressées. Et le trajet dure 11h. On était bien dans nos places de deux pendant 7h, on est de bonne volonté d’accepter cet inconfort et on écoute un peu de musique dans nos écouteurs – on n’imagine quand même pas maugréer en voyant des gens faire ces 11h debout.

Dans le troisième bus, on a les places juste à côté de la porte, on est contents car on aura de la place pour les jambes. Puis les passagers montent au fur et à mesure, debout, et s’entassent évidemment près de la porte, débordant sur nous, oppressants, touchants, sans gênes, puisqu’ils sont debout. Il fait une chaleur à crever, le bus roule moins vite que les précédents, et le chauffeur a mis de la musique de merde à fond. On était bien dans le silence de la route, même si on était un peu serrés au fond.

Dans le cinquième bus, on est aussi mal que dans le quatrième, mais en plus on a une panne, on doit changer de bus, on est en retard sur l’horaire et contraint de dormir dans le bus car le chauffeur ne peut plus rouler la nuit. Le trajet dure 24h au lieu de 12… 

Souvent dans un même trajet, dans les petits bus locaux (matatu au Kenya, dala-dala en Tanzanie, chapa au Mozambique) cette progression se condense en quelques minutes, les arrêts étant fréquents. On pense avoir atteint le plus désagréable, le plus de promiscuité, le moins d’espace, le plus chaud, mais ils redoublent d’inventivité dans l’entassement des corps pour faire entrer encore plus de gens.

Alors on se dit rapidement que, quel que soit notre situation, cela pourrait pire. Certes on est en panne mais il nous reste un litre d’eau si jamais on doit y passer la nuit. Certes on a mal aux fesses comme jamais, mais pour on pourrait de surcroit souffrir d’un autre maux bien plus important (ventre, allergie, que sais-je). On se rappelle, on imagine ce qui pourrait être plus inconfortable ; on apprend vite que cela peut toujours être pire et on s’en contente. En voyage, le pire est toujours l’ami du bien.

Mondes Mouvants

Par Théo

Que serait le voyage sans les bus locaux ? Le nôtre serait moins intéressant, assurément. 

Il me semble que ces trajets suspendus au dangereux fil du talent d’un seul homme, sont en fait les moments où la relation avec la population locale peut  s’installer de la manière la moins déséquilibrée possible. Le temps d’un voyage commun, nous remettons notre temps, notre mobilité et notre vie au même régisseur et à son bon vouloir, nous sommes soumis à la même condition, aux mêmes lois. Nous nous arrêtons au même moment, nous subissons la même panne et la même attente impuissante, nous nous effarons des mêmes carcasses de voitures accidentées ou calcinées sur le bas côté, nous rions de la même poule qui piaffe à l’avant du bus, nous mettons la même pièce dans le sac en plastique qui sera jetée devant l’église du prochain village pour encourager sa subsistance. Les secousses souvent violentes font vibrer de la même manière nos corps impuissants. Les réactions des locaux deviennent alors le mètre-étalon de nos émotions. On peut commencer à s’inquiéter lorsqu’ils maudissent le chauffeur ouvertement ; se dire que tout va bien quand ils ne sourcillent pas, même si la manoeuvre de dépassement du camion dans le virage avec une visibilité réduite  semble plus que discutable… Toujours, le mimétisme est le préalable à la complicité.

 

Les conditions sont évidemment inconfortables, et elles participent, autant que l’étirement du temps, de l’effacement éphémère des barrières entre nous. Dès le début, ils sourient en voyant nos dégaines de petits blancs prendre place comme eux dans le bus précaire où ils n’ont pas l’habitude d’en voir. Peu à peu,  nous devenons passagers, nous gagnons le titre et l’équivalence, et la distance entre nous tend à se réduire. Le trajet passant nous partageons notre eau, ils nous offrent des graines de maïs grillé, des informations s’échangent, la discussion s’engage. C’est le lent égrènement des heures et des kilomètres qui permet le rapprochement, comme si la distance parcourue ensemble réduisait à proportion celle qui nous sépare. Nous serons toujours différents, bien sûr, mais dans ce voyage dans le voyage nous sommes co-voyageurs, nous allons au même endroit, au même moment. Nos yeux voient les mêmes choses même s’ils ne s’en émerveillent pas de la même manière. Durant ces heures qui imposent leur propre logique, leur temporalité unique, nous partageons un monde dans lequel nous sommes – presque – égaux.

 

Alors le bus s’arrête, le trajet s’achève, chacun saisit sa poule, son baluchon, saute dans un tuk-tuk crapahutant, reprend sa route familière. Nous, nous tentons de nous repérer dans ce lieu inconnu, endossant à nouveau notre costume clignotant d’étrangers ignorants. Déjà ils sont loin.

LE GRAND LARGE